Original Article by Amalia Tomas
The Sophian s’est entretenu avec Allegra Hyde, professeure assistante de littérature et de langue anglaise à Smith, au sujet de sa nouvelle Endangered. Publiée initialement dans American Short Fiction en mai 2017, cette œuvre imagine un monde dans lequel le gouvernement a placé les artistes dans des zoos « pour leur propre bien ». Allegra Hyde est également autrice de Of This New World (lauréat du John Simmons Short Fiction Award), de « Eleuthera » (désigné « Meilleur livre de 2022 » par The New Yorker), et, plus récemment, du recueil spéculatif The Last Catastrophe, sélectionné par les éditeurs du New York Times.
AT : Vous avez écrit Endangered en 2017. Du moins, c’est à cette date que la nouvelle a été publiée. Que se passait-il exactement dans le monde à l’époque qui vous a poussée à écrire cette histoire ?
AH : Si l’on remonte à 2017, Donald Trump venait d’être élu pour la première fois. Je réfléchissais beaucoup aux pressions que le nouveau régime exerçait sur les arts et les artistes, et à l’effet paralysant sur la liberté d’expression qui se faisait déjà sentir. Je pense qu’aujourd’hui, avec ce second mandat de Donald Trump, cette liberté est mille fois plus menacée, mais cela se manifestait déjà clairement en 2016 et 2017. C’était ce qui me préoccupait.
Tout à fait. Le cœur de cette histoire semble justement résider dans la tension entre changement et continuité. Si vous pensez au climat politique actuel, marqué par les attaques contre la liberté d’expression et la réduction du financement public de la culture, qu’est-ce qui a changé dans votre lecture du texte, si tant est qu’il y ait eu des changements ? Et qu’est-ce qui est resté identique ?
Endangered montre des artistes dans des enclos semblables à ceux d’un zoo, ce qui signifie qu’ils sont en quelque sorte protégés et même valorisés, au prix de compromis douloureux. Peut-être suis-je aujourd’hui plus cynique, à mesure que la censure et la privation des droits deviennent plus flagrantes. Quand on voit par exemple la suppression des subventions de la National Endowment for the Arts (NEA) pour les écrivains, la métaphore du texte prend une nouvelle dimension: les artistes ne sont même plus placés dans des zoos; on cherche désormais à les empêcher de survivre tout court.
Cela m’amène à un autre aspect du texte: l’équilibre entre espoir et désespoir. L’histoire est plutôt sombre, mais elle contient aussi des moments plutôt drôles. Ce motif, trouver de l’espoir au cœur des catastrophes, traverse votre œuvre. Quel rôle attribuez-vous à l’humour dans la traversée des désastres, en littérature et dans la vie ?
Merci pour cette question. J’ai dit que je me sens plus cynique aujourd’hui, mais cela ne veut pas dire que j’ai perdu l’espoir, ni la joie, ni la volonté de me battre pour l’avenir. Vous évoquez l’humour: pour moi, rire de l’absurdité des tyrans est une manière de résister, pas seulement de supporter. Ce n’est pas pour rien que l’extrême droite est terrifiée par les humoristes et cherche à faire taire des personnalités comme Colbert ou Kimmel. L’humour est pour moi un outil littéraire: il permet d’accueillir le lecteur dans un univers narratif agréable, d’y cultiver du plaisir tout en abordant les réalités difficiles, laides ou complexes. C’est un outil très utile, à la fois artistique et existentiel.
J’aime l’idée de l’humour comme outil de résistance. Ainsi, à la fin de l’histoire, une artiste s’échappe de son enclos. Et l’on apprend que les artistes ne sont pas les seuls à être enfermés. « Notre monde était une série d’enclos concentriques », écrivez-vous. Quelle relation voyez-vous entre le destin des artistes et celui de la société tout entière?
Grande question ! Je suppose que, pour moi, les artistes sont des personnes qui… tiennent un miroir à la société d’offrent de nouvelles façons de comprendre la réalité. Dans notre écosystème social, il est essentiel d’avoir ces individus et ces groupes capables de nous faire voir au-delà de nos habitudes et de nos normes sociales, car c’est ainsi que nous nous sortons de notre sommeil collectif et prenons conscience de notre pouvoir de transformation. À la fin d’Endangered, je propose une allégorie: même si les choses ne se passent pas particulièrement bien pour l’artiste en fuite , il y a eu dans ce monde fictif un moment où les gens ont remis leur réalité en question. Et cette fissure dans le quotidien n’est pas anodine.
Oui, tout à fait. J’aime l’idée que les artistes soient les “espèces indicatrices” dans l’écosystème humain.
Tout à fait.
Un élément majeur du récit, au-delà de l’enfermement des artistes, c’esti le regard du public. Le narrateur lui-même est spectateur. « Il restait tant de choses que nous ignorions d’eux. Tant de choses que nous pensions pouvoir apprendre d’eux. » Pourquoi avoir insisté sur cette posture du regard ? Et comment voyez-vous ce motif se refléter dans notre réalité ?
J’avais beaucoup de zoos à l’esprit lorsque j’ai écrit mon deuxième recueil de nouvelles, The Last Catastrophe. Je suis du genre à être assez perturbée par les zoos. Ils se présentent comme des lieux conviviaux d’éducation et de conservation, et peut-être le sont-ils parfois, mais ils peuvent aussi être des lieux d’exploitation. J’ai utilisé cette analogie pour réfléchir à la manière dont le public interagit avec l’art : beaucoup d’entre nous connaissent l’expérience du zoo et peuvent donc transposer cette sensation à celle de la contemplation artistique. Ce croisement de références dans un espace fictionnel participe d’une exploration que je mène depuis des années autour du concept de global weirding. Vous connaissez ce terme ?
Non.
C’est une autre façon de penser le réchauffement climatique. Plutôt que d’insister sur la hausse des températures mondiales, on met l’accent sur le dérèglement généralisé qu’il provoque. Cela peut se traduire par la météo qui devient étrange, par des animaux qui se comportent bizarrement (en apparaissant au mauvais endroit, par exemple) ou par les plantes qui fleurissent hors saison. Pour moi, le « global weirding » englobe également la façon dont les humains agissent collectivement de manière plus étrange ces dernières décennies. Ainsi, Endangered, qui fait partie de The Last Catastrophe, tente d’incarner ce « dérèglement global ».
Les artistes sont désormais les “espèces indicatrices” du weirding humain.
Exactement.
C’est formidable. Il s’est donc écoulé plus de huit ans depuis la publication de Endangered. L’histoire figure dans votre dernier recueil et continue de circuler : elle reste donc visible, vivante. Pourquoi, selon vous ?
Elle est courte, facile à lire. C’est une histoire que je lis encore souvent à haute voix lors d’événements, car elle se prête bien a la lecture orale et ne prend pas beaucoup de temps. Je pense également que Endangered résonne toujours auprès du public parce qu’elle implique le lecteur dans la position du spectateur : elle s’intègre à la narration d’une certaine manière. Il y a donc peut-être quelque chose dans cette histoire qui donne l’impression au lecteur d’en faire encore partie aujourd’hui.
Vous pouvez lire Endangered sur American Short Fiction ici.






